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Portrait

IRINA LAZAREANU

Rédigé par WLE

De temps à autre, notre équipe éditoriale part à la rencontre de personnalités qui incarnent l’essence de WANT à travers leur passion, leur vision du savoir-vivre et leur sens du style. Et parce que nous pensons que les détails font toute la différence, nous les invitons à répondre à un questionnaire sur les petites (et grandes) choses de la vie, inspiré par l’écrivain Marcel Proust, et illustré par des images de leur quotidien.

Ce mois-ci, WANT a eu le plaisir de s’entretenir avec Irina Lazareanu.

Le monde l’a découverte au début des années 2000 en muse de Karl Lagerfeld, mais celle qui a été l’égérie de Balenciaga et Lanvin, graciant la couverture des plus prestigieux magazines de sa beauté unique, a une âme d’enfant rebelle dont le cœur bouillonnait aussi d’autres envies. Top modèle, auteure, chanteuse folk, directrice artistique, Irina est une amoureuse des arts… et des gens.

Si vous deviez vous présenter, expliquer qui vous êtes et ce que vous aimez faire, que diriez-vous?

Je dirais que je suis une conteuse d’histoires. J’ai travaillé dans les arts, comme danseuse d’abord, puis comme mannequin, dont le rôle consiste à véhiculer une émotion d’une certaine manière. J’ai toujours aimé écrire – c’est le langage de mon amour (rires) – que ce soit de la poésie ou des chansons (NDLR : Irina a écrit et chanté pour Sean Lennon); jusqu’à aujourd’hui, où je fais de la direction artistique. Ce qui m’intéresse dans la vie, c’est d’explorer les différentes façons de faire naître et de partager une émotion pour connecter avec les autres.

Vos parents ont quitté la Roumanie pour fuir la dictature et c’est ainsi que vous êtes arrivée à Montréal en 1989, vers l’âge de 7 ans. Quel souvenir vous reste-t-il de cette période et comment pensez-vous qu’elle a façonné la personne que vous êtes devenue.

Mes parents ont fui la Roumanie seuls en 1987. Nous avons été réunis 6 mois plus tard, en 1988, dans le camp de réfugiés Traiskirchen, en Autriche, où les gens de l’Est trouvaient refuge avant la chute du mur de Berlin. Comme enfant – j’avais alors 6 ans – c’était intense et effrayant, et ce qui se passe dans le monde aujourd’hui résonne énormément en moi. Il y a deux ans, je suis allée à Paris pour promouvoir mon livre (Runway Bird : A Rock’n’roll Style Guide) et la Russie a déclaré la guerre à l’Ukraine le matin de mon arrivée... J’ai beaucoup d’amis ukrainiens et cette situation a ravivé de nombreux souvenirs. Quand on est un réfugié, un immigrant, il y a une période de latence durant laquelle on se sent inadéquat, privé d’un sentiment d’appartenance. En arrivant à Montréal, en 1989, je me sentais décalée. C’était un monde totalement nouveau. Les enfants autour de moi menaient une vie très différente de la mienne. Mon expérience dans le camp et le fait d’avoir été séparée de mes parents pendant un moment m’ont fait grandir plus vite, mais je pense que ça m’a rendue plus résiliente et très empathique. Pour moi, c’est une force. Des années et des années plus tard, en 2004, je suis retournée en Roumanie; même si j’ai réalisé que je n’arrivais pas à connecter entièrement avec les gens là-bas - puisque je n’avais pas non plus vécu leur expérience – cela m’a aidée à mieux me comprendre et à guérir des choses. Ça m’a fait grandir.

Crédit photo : avec Kate Moss, par Alasdair MacLean; pour W Magazine; avec Karl Lagerfeld, par Toni Anne Barson

Est-ce vraiment Kate Moss qui vous a encouragée à faire du mannequinat, et quel rôle Karl Lagerfeld a-t-il joué dans votre vie?

Je faisais déjà un peu de mannequinat lorsque j’ai rencontré Kate. Nous avions des amis en commun et la même incroyable agente à Paris, mais je détonnais des mannequins en vogue à l’époque. Le jour où je me suis présentée au casting de Chanel, 300 filles magnifiques et élancées attendaient en talons dans le corridor. J’ai débarqué, petite brune en bottes et jean déchiré, à écrire de la poésie dans son journal, par terre (rires). Karl est passé avec son entourage… Il s’est arrêté, m’a regardé pendant quelques secondes puis a repris son chemin. La directrice de casting est venue me voir dans la foulée pour me demander de la suivre, ce qui ne m’arrivait jamais! Karl et son équipe m’ont fait enfiler une robe bien trop longue pour moi et je me souviens que je n’arrêtais pas de parler – ce que j’ai tendance à faire lorsque je suis nerveuse (rires). Je pense que Karl m’aimait bien parce que j’étais différente. Je le faisais rire avec mon accent québécois, et j’étais honnête dans mes réponses, ce qu’il appréciait je crois. Le jour du défilé, malgré ma taille, j’étais la seule en ballerines! Ça m’a fait ressortir du lot, et ma carrière a vraiment décollé à partir de là. Environ un an plus tard, en 2005, Kate (Moss) était la rédactrice en chef invitée d’un numéro de Vogue Paris et elle m’a choisie pour un shooting avec le photographe Steven Klein et le directeur artistique Fabien Baron. Ce jour-là, Fabien m’a demandé si je connaissais le photographe Steven Meisel et j’ai dit “Qui?” (rires). Cinq jours après, j’étais dans un avion vers New York pour passer un casting avec lui. En sortant du studio, j’étais sûre que c’était foutu parce qu’il m’a vue 10 secondes, a pris un seul et unique cliché et m’a dit « Parfait, bye! ». Pourtant, j’étais confirmée pour la couverture du Vogue Italie dans les jours suivants! Donc je dirais que c’est une série de rencontres qui m’a permis de tracer mon sillon, mais Karl m’a indéniablement ouvert la voie. Il a vu en moi quelque chose qu’il m’a fallu du temps pour voir aussi. J’ai d’ailleurs longtemps souffert du syndrome de l’imposteur, persuadée que les gens allaient finir par se réveiller et se rendre compte de leur erreur (rires). Cela dit, même si on m’a souvent dit au cours de ma carrière de changer ceci ou cela, j’ai toujours résisté en tentant de rester fidèle à ce que je suis. Je pense que ça m’a aidée.

Vous avez déclaré dans une entrevue au New York Times « Je suis passée d’un monde dans lequel je tentais d’être invisible à une industrie où l’on me demandait perpétuellement d’être quelqu’un d’autre”. Avec le recul, diriez-vous que cela vous a aidée à devenir vous-même ou vous a fait perdre votre essence?

En 2014, j’ai décidé de faire une pause. Après 10 ans d’une vie folle vécue à un rythme effréné, je me sentais émotionnellement et physiquement drainée, fatiguée d’essayer de me conformer à l’image que les gens projetaient sur moi. Non seulement j’étais en train de me perdre mais je perdais aussi de vue l’envie et la raison pour lesquelles je faisais ce métier – pourtant très forts à mes débuts. Et puis j’avais envie d’essayer autre chose, comme la chanson, le stylisme - ce que tout le monde me déconseillait de faire! J’avais atteint un stade où il fallait que je réévalue qui j’étais et où j’en étais dans ma vie. J’en ai profité pour voyager seule, notamment en Asie. J’avais besoin de déconnecter, de pouvoir ressentir à nouveau la magie et l’émerveillement. Aujourd’hui, je m’estime chanceuse de contribuer à la création d’images qui sont à la fois pertinentes et inspirantes.

Vous avez fait de la musique, du mannequinat, vous avez écrit un livre, vous êtes maman à temps plein d’un garçon de 7 ans et vous évoluez aujourd’hui dans le domaine de la direction artistique pour des magazines. Qu’est-ce que ces différentes passions font ressortir de vous

Ce que je trouve excitant avec la direction artistique, c’est qu’elle me permet de mettre en œuvre tout ce que j’ai appris au cours des 20 dernières années de ma carrière pour en faire quelque chose de nouveau. J’ai le sentiment de m’être entraînée pour ça toute ma vie! Grâce à ce nouveau rôle professionnel, j’ai retrouvé ma détermination et ma motivation. Et j’adore le fait de pouvoir partager mon expérience tout en apprenant énormément des gens avec lesquels je travaille. C’est un échange stimulant et super inspirant. L’écriture me manque, mais après la parution de mon livre, j’avais besoin d’une pause. J’ai un entourage incroyable pour m’aider à élever mon fils, River, mais disons que les ambitions créatives ne sont pas toujours très compatibles avec un horaire de maman (rires).

Mon principal trait de caractère : Je suis imprévisible.

Mon talent caché : J’ai la capacité de me souvenir de faits inutiles, comme le lauréat du meilleur film aux Oscars en 1975.

La dernière fois que j’ai pleuré : Ce matin, en regardant la vidéo d’un chien sur Instagram.

La dernière fois que j’ai ri : Maintenant, en relisant toutes mes réponses.

Une chose qui m’émerveille : Une personne qui assume pleinement qui elle est.

Crédit photo : Zev Starr-Tambor; avec son fils River, par Lawrence Cortez

Comment je m'imagine vieille : Comme Virginia Woolf.

Je n’oublierai jamais : La première fois que j’ai eu le cœur brisé.

Le conseil qui m’a marquée : Cela aussi, ça passera.

Le conseil que je donnerais à l’enfant que j’étais : N’oublie pas de respirer, ne t’inquiète pas trop.

La chanson qui m’apaise :  Fade Into You, de Mazzy Star.

Ce que j'aime le plus faire de mon temps libre: Dormir

Mon livre préféré: Le roman First Love, de Turgenev. Je l’ai lu lorsque j’avais 14 ans et il a laissé en moi une marque profonde, une vision irréaliste de l’amour.

Mon style vestimentaire: Le look androgyne seventies

Ma pièce WANT favorite: Les mocassins Graves

Le projet qui m'a posé le plus de difficultés et comment je les ai surmontées: Écrire mon livre, Runway Bird, pendant la pandémie ; et devoir rassembler dans des circonstances compliquées les 415 signatures nécessaires à l’obtention des droits de publication.

Une anecdote sur les coulisses d'un projet professionnel : Lisez mon livre ;)

Le projet/collaboration de mes rêves : Écrire de la poésie avec Bob Dylan.

L'accomplissement dont je suis la plus fière : Je n’abandonne jamais.

Suivez @irina_lazareanu sur Instagram pour en savoir plus sur ses inspirations, ses looks, ses voyages, ses projets, et plus.